Vendredi 10 novembre 2006
"Lumière Divine" c'est le nom de l'Estancia de Caruso, gaucho de naissance qui vit seul entre El Chalten et El Calafate avec son employé Sergio. La bouille du bonhomme et la beauté solitaire du lieu m'avaient incitée à ne pas remonter dans le car qui m'emmenait à El Calafate et qui avait fait escale à l'Estancia.
J'ai planté ma tente en bordure du fleuve, en direction de l'Est, vers les dernières secousses de la Cordillère, des vallons essouflés que je voyais mourir au loin dans la Pampa, à 50 km. Le coeur des deux hommes était si bon et les visites si peu nombreuses que, sans même m'en apercevoir, je me suis retrouvée à leur table, presque dans le noir car ils ne branchaient le groupe électrogène qu'à la nuit tombée.Si la lumière n'était donc pas divine, la cuisine, elle, l'était. Caruso était un chef et savait même, me dit-il malicieusement, régaler le Président de la République !
Nous en étions à la troisième bière quand arrivèrent deux gauchos, Alejandro et Carlos, le pistolet dans la ceinture, on ne sait jamais petite, si un jour le puma a faim... Caruso a sorti sa bouteille de wihsky, les cigarettes et le jeu de cartes et c'est ainsi que j'ai appris à jouer au Truco, en écoutant des histoires de Patagons à dormir debout.
Sur le coup de trois heures, avant d'aller me coucher, j'ai demandé aux gauchos s'ils avaient peur parfois. Carlos m'a répondu qu'il fallait faire attention aux esprits des morts qui rodent un peu partout en Patagonie car il n'y a pas de cimetière. Carlos a interpellé Caruso pour savoir où étaient les siens. " Tu peux dormir tranquille Celina, ils sont là-haut, de l'autre côté de la route".
Par Ma main amie
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Elles n'avaient pas le temps d'arriver en bas de mes joues. Le vent de face qui soufflait, me disait-on, à plus de 80 km/h, les séchait en l'espace de quelques secondes. Plus tard je les verrais, mes larmes, monter en fumée au dessus du Chalten. Je n'avais pas imaginé que je puisse pleurer après le départ de Fabian. Nous n'avions voyagé qu'une quinzaine de jours ensemble, il s'en allait à Buenos Aires pour travailler, un océan entre nous ; nous n'avions fait que vivre chaque jour avec la délicate urgence de l'instant qu'on sait être trop éphémère pour espérer le prolonger.
Il n'y avait rien de triste et pourtant je pleurais, je pleurais.
Vers minuit le vent s'était arrêté et pour la première fois depuis que j'étais arrivée à El Chalten, on entendait le silence. Dans ma petite tente orange, emmitoufflée dans mon duvet qui ne laissait apparaitre qu'une paire d'yeux, je compris que je ne pleurais pas un ami, mais mon grain de "folie", celui que nous tenons tous de la nature depuis le berceau et qui me fait tant aimé le monde. Fabian emmenait avec lui nos clowns multicolores plantés dans le désert de la Route 40, les bains de sept heures du matin dans le lac Buenos Aires, tous les feux allumés et entretenus à force d'heures de patience contre le grand vent d'Ouest et l'amour à ciel ouvert dans l'infatigable chant de lumière et de terre de la Patagonie ... plus que des souvenirs, il emmenait deux grains de chair égarés sur la croute du globe, dans le sens contraire des aiguilles; il emmenait dix voitures peut-etre qui étaient passées mais nos nez rouges les avaient rattrapées - ils courent plus vite que la bourse, à Tokyo nous aurions été riches petit frère - ; il emmenait une poignée de moi, de terre poussiéreuse, de Patagonie, lá oú j'ai planté ma graine.
Par Ma main amie
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Juste à coté du Cerro Torre se dresse l'imposante stature du Fitz Roy, anciennement appelé "El Chalten" ou " la montagne qui fume". En Telhueche, Chalten signifierait aussi "bleuté", couleur préférée de la cime qui se montre presque tout le temps sous cette tonalité.
La légende raconte qu'un jour Terr-Werr, créateur du monde, réunit tous les animaux pour sauver l'enfant Elal, caché dans la Terre et l'emmener au sommet "BLEUTE". Kellfu, le cygne au col noir, fut élu pour remplir cette mission. Pendant le voyage, Elal et le cygne devinrent de bons amis. Chaque fois que Kellfu se fatigait Elal tirait une flèche dans l'eau et ainsi faisait apparaitre une ile sur laquelle le cygne pouvait se reposer. Au bout du voyage les deux amis atterrirent au sommet Chalten d'ou Elal devait descendre pour créer un village. En descendant Elal rencontra deux terribles ennemis, Kokesne (Froid) et Shie (Neige). L'enfant les combatit en frottant deux pierres l'une contre l'autre, créant ainsi le feu qui les fit fuir. Depuis, le Mont Chalten est devenu un lieu sacré où les animaux vivent en liberté sans craindre d'être chassés car la colère d'Elal les protège encore.
Par Ma main amie
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Le Cerro Torre est une marmite bouillante :
Le glacier Grande, caramel compacte crouté de poussière noire, descend en arrière plan dans le Lac Torre. De gros morceaux de sucre se détachent dans un fracas de tonnerre et viennet fondre à grand feu dans un lait rageux. L'homme n'est qu'un pauvre petit lardon émincé de tout son gras qu'une cuillère géante mène à sa guise par rafales de vent d'une force de Titan. On valse d'un bord à l'autre de la casserole en priant l'artiste de ne pas nous manger.
Par Ma main amie
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Tous les habitants de Los Antiguos que nous avions rencontrés nous avaient dit que de Perito Moreno à Tres Lagos (près d'El Chalten) la Route 40 n'était pas une voie de circulation mais un désert de caillasses et qu'il était en conséquence totalement vain de tenter le stop. Nous envisagions donc de changer de parcours quand nous avons rencontré sur la rue principale de Los Antiguos un camionneur qui déchargeait ses fruits et légumes. Le "Dédé" s'appelait Joachim et s'en allait vers Rio Gallegos par la route 40 pour alimenter les villages en produits frais.
A 4h00 du matin mardi nous étions donc au rendez-vous, les yeux enkylosés de sommeil mais le coeur léger à l'idée d'embarquer l'aventure sur la 40, sans trop savoir d'ailleurs où nous allions descendre. Nous savions toutefois que plusieurs centaines de kilomètres nous séparaient d'une éventuelle escale.
Dans le camion nous n'avions pas envie de parler. La route travaillait pour nous, froissait d'elle-même le silence de son infatigable et rapeuse platitude en élagant d'un brutal revers de main toutes les superficialités du langage. Le ciel étirait ses colonies de nuages pourpres, oranges, jaunes et blancs en forme de soucoupes volantes qu'un vent de plus en plus violent poussait vers l'Est.
Les villages où nous nous arrêtions pour donner un coup de main à Joachim étaient secs et désertés par le vent. Nous avons donc roulé jusqu'au soir, à l'approche d'El Chalten, village tout récent construit au pied du Mont Fitz Roy .... un géant de la Patagonie à ne pas rater . Joachim nous a laissés à l'intersection de la 40 et de la 23, tout près des berges du lac Viedma, immense miroir d'eaux paisibles où nous avons passé la nuit à l'abri de la tente.
Nous étions seuls, seuls au monde. De toutes parts s'étendait un immense castolet de plaines et de montagnes que le regard perdait dans l'horizon, confondant la terre, les nuages et le ciel en une seule et même vapeur de songes cotonneux.
Par Ma main amie
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